1. A quel moment a eu lieu le glissement du bilinguisme vers le multilinguisme ?
Le multilinguisme existe depuis des siècles. Dans certaines parties du monde, c'est la façon normale de communiquer en société. Par exemple, en Afrique et en Asie, il n’est pas rare que les gens parlent cinq langues dans une même journée. En Europe, où le mode de vie est devenu transnational en raison des mariages mixtes, de la mobilité professionnelle ou politique et de la volonté de l'UE de développer les compétences linguistiques de ses ressortissants, le multilinguisme s’est introduit dans la cellule familiale : les enfants ont aujourd'hui une langue maternelle, une langue parlée à l’école, l’anglais comme compétence de base et deux langues étrangères supplémentaires.
Cependant, au cours des soixante dernières années on a fait un amalgame entre les termes « bilinguisme » et « multilinguisme ». Ainsi, dans l'usage familier comme dans la recherche, le mot « bilinguisme» a été employé pour désigner aussi bien le bilinguisme que le multilinguisme. Le multilinguisme était considéré comme « une sorte de bilinguisme multiple » (Weinrich, 1953) et on pensait que tout commentaire sur le bilinguisme était également applicable au multilinguisme. Finalement, au début des années 90, certains chercheurs (Cenoz et Genesee, 1998, Cenoz et Jessner, 2000, Cenoz et al 2001, Herdina et Jessner, 2001, Cenoz, 2013) ont commencé à étudier le multilinguisme en le traitant comme un sujet de recherche à part entière.
Ils ont montré que le bilinguisme et le multilinguisme présentent des divergences aussi bien qualitatives que quantitatives. Le multilinguisme est, entre autres, un phénomène plus complexe qui dépend du contexte changeant dans lequel évolue l’individu multilingue. Le nombre de langues utilisées entraine de multiples interactions. Dans un cadre professionnel par exemple, je peux avoir besoin de communiquer dans ma 3ème ou 4ème langue, de répondre ensuite au téléphone dans ma langue maternelle, puis de revenir à ma 2ème langue, devenue la langue que j'utilise quotidiennement parce que c’est celle du pays dans lequel je vis actuellement. De même, l'apprentissage d'une 3ème ou 4ème langue n’est pas forcément lié à la langue maternelle, il peut dépendre d’une autre langue. Par exemple, lorsque j'ai appris l'allemand à l'université, je me suis appuyée sur ma connaissance de l'afrikaans une autre langue germanique qui avait été ma seconde langue en classe, et non sur ma langue maternelle, le portugais, qui est une langue romane. Une autre caractéristique des personnes multilingues est qu'elles ne possèdent pas une maitrise identique dans toutes les langues qu’elles parlent, dans la mesure où elles utilisent ces langues à des fins spécifiques et à certains moments de leur vie. Nous devrions donc considérer les langues parlées par les enfants comme des répertoires multilingues, composés de toutes les langues qu'ils connaissent.
2. Quelles langues sont devenues plus influentes à la suite de ce changement ?
On pense forcément à l'anglais qui est la langue véhiculaire internationale, celle des échanges commerciaux, et qui est utilisée majoritairement sur Internet. On peut aussi penser aux langues appartenant aux anciennes puissances coloniales ou aux superpuissances économiques actuelles. Cependant, je crois qu’en mettant l’accent sur le multilinguisme, on contribue à mettre toutes les langues sur un pied d'égalité car le nombre de langues auxquelles un individu a accès s’en trouve élargi. L’attention véritable portée au multilinguisme a pour effet de reconnaître et de valoriser les langues parlées par les enfants et de rendre les langues minoritaires plus visibles dans la société et dans les salles de classe. Elle valorise également des répertoires personnels en créant des espaces permettant aux enfants et aux adultes d’utiliser ces langues tout au long de leur vie. L’accès à l'éducation doit également être pris en compte car le multilinguisme chez l’enfant favorise l'alphabétisation, et l'alphabétisation est une force. Etre capable de remplir des formulaires officiels, de lire des instructions et d’écrire des lettres ou des courriels dans la langue du pays ou dans un contexte approprié, est un moyen efficace de s’intégrer dans une nouvelle communauté et d’être fier de son histoire familiale, de son patrimoine culturel et de ses capacités personnelles.
3. Quels sont les principaux défis auxquels est confronté le multilinguisme dans les sociétés occidentales ?
Tout d’abord, dans l'histoire de l’édification des nations en Europe, la langue nationale a été définie comme un symbole de l’identité du pays, et toutes les autres langues se sont vues interdites et, dans certains cas, ont disparues à jamais. Cependant, les États-nations n'ont pas complètement détruit toutes ces identités et la réapparition des langues régionales, soutenue par la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, a un effet positif sur le plurilinguisme individuel et le multilinguisme sociétal.
Il existe encore une idéologie erronée qui croit en « un pays-une langue ». C’est pourquoi la croissance de la diversité linguistique dans les écoles provoque de la panique ou de la détresse et que le soutien aux programmes d'apprentissage des langues est soumis à des restrictions budgétaires issus d’un manque de vision, même si sur le plan académique et économique, la recherche montre que les enfants multilingues représentent un atout et une ressource pour l'avenir du pays. Cela conduit à mépriser complètement ou même à négliger les langues parlées par les enfants. Comme l'affirme Cummins (2005 : 586), « nous sommes confrontés à un scénario bizarre dans lequel certaines écoles transforment avec succès des enfants qui parlent couramment des langues étrangères en locuteurs monolingues ». Nous sommes prêts à encourager l'apprentissage des langues étrangères, ce qui est positif, bien sûr, mais tout en ignorant le multilinguisme déjà présent dans le pays, parce que certaines langues ne correspondent pas tout à fait à notre agenda politique.
Je pense que le multilinguisme se répandra de plus en plus, et que les sociétés qui persisteront à l’ignorer en seront appauvris.
4. Comment pouvons-nous plaider la cause du multilinguisme et de la diversité dans un monde protectionniste ?
Le multilinguisme a survécu à plusieurs siècles d'édification des nations, à des politiques linguistiques intransigeantes, aux punitions scolaires, au colonialisme, à l’impérialisme, aux guerres et aux invasions. Malheureusement, certains de ces phénomènes ont eu un impact dévastateur, sinon cataclysmique, sur de nombreuses langues, en particulier sur les langues les moins parlées dans le monde. La mort d’une langue est un problème véritable et c’est un problème grave. La langue fait partie intégrante de la vie des hommes car elle laisse son empreinte sur leurs activités dans divers contextes et apporte donc une aide précieuse pour comprendre la culture et l’environnement. Ainsi, lorsque les langues disparaissent, nous ne perdons pas seulement un ensemble de règles grammaticales et de systèmes phonologiques. Nous perdons des expressions qui expliquent le monde, des moyens de comprendre la nature, et des coutumes et traditions qui structurent la société. Ken Hale, professeur au MIT, a dit un jour : « Quand une langue meurt, c'est un peu comme si on lançait une bombe sur le musée du Louvre.”
Les politiques protectionnistes ont existé de tous temps au cours de l'histoire. Ces politiques ont fait en sorte que les langues les plus parlées et celles qui sont protégées par des politiques nationales et internationales survivent. Il faut que plus de personnes apprennent des langues qui appartiennent à des patrimoines moins larges et les parents ont un rôle clé à jouer dans cette entreprise. Les parents ont également besoin de soutien pour comprendre qu'il est possible de parler leur langue à leurs enfants sans que cela interfère avec l'apprentissage de la langue de scolarisation. Au contraire, cela facilitera l'apprentissage d'une langue supplémentaire et aura un impact positif sur les résultats scolaires de l'enfant et plus tard sur ses perspectives de carrière. Il s'agit de changer les perceptions et les attitudes.
5. Les enseignants et les éducateurs qui ne sont pas eux-mêmes bilingues peuvent-ils procurer à leurs élèves le soutien et les outils dont ils ont besoin pour apprendre différentes langues en même temps ?
Oui, le multilinguisme ne consiste pas à savoir parler toutes les langues en classe. Il consiste à reconnaître cette incroyable diversité linguistique et à la considérer comme un avantage. Il consiste à valoriser les langues parlées par les enfants et à admettre que ce sont eux qui sont experts dans ces langues. Il consiste à permettre aux enfants d'utiliser leur langue maternelle comme un tremplin pour établir des comparaisons entre les langues, ce qui favorisera l'apprentissage d’une nouvelle langue. Les enseignants ont besoin d'être formés pour gérer le multilinguisme, l'acquisition lexicale multilingue et les enfants plurilingues, afin de renforcer leur assurance professionnelle pour créer des classes multilingues.
6. Existe-t-il un âge limite pour renoncer au désir de devenir multilingue ?
Non, n'importe qui peut apprendre une langue à n'importe quel moment de sa vie. Cela dépend de ce que nous entendons par « multilingue ». Si nous nous attendons à ce qu'un individu maîtrise parfaitement quatre ou cinq langues et possède le même niveau dans chacune d‘entre elles, alors personne ne peut être multilingue. Bien évidemment, Il y a certains avantages à commencer jeune, une meilleure prononciation en particulier, mais en vieillissant nous acquérons des stratégies qui nous aident à apprendre d'autres langues, ce qui explique que les adolescents et les adultes réussissent à apprendre de nouvelles langues. Les personnes multilingues ont un avantage. Elles sont tellement habituées à apprendre des langues que l'idée d'en apprendre une autre ne les découragent pas. Elles savent qu’elles peuvent tout simplement utiliser les stratégies acquises dans leurs apprentissages précédents pour apprendre cette nouvelle langue. Elles savent aussi qu’elles n’ont pas à avoir une maitrise parfaite de cette langue. Les multilingues sont des conquérants !
7. Les avantages liés à l’apprentissage précoce des langues ont-ils été démontrés ?
Oui, mais il faut différencier le fait de grandir en utilisant plusieurs langues tous les jours, et celui d’apprendre une langue étrangère à l'école. Si les enfants sont quotidiennement exposés à plusieurs langues, ils apprennent à utiliser la langue appropriée à leur entourage. Ils réalisent que la langue a un but, celui de transmettre un message, mais ils apprennent également que les langues ont des fonctions spécifiques, dans des endroits spécifiques, et à des fins spécifiques. L'apprentissage d'une langue en classe est plus abstrait - avant que les enfants apprennent à communiquer dans un but précis, ils doivent apprendre des règles comme la grammaire et l’orthographe, ce qui n'est pas aussi stimulant que de parler une nouvelle langue. Cette démarche prend inévitablement plus de temps. Je pense que nous devons revoir la manière dont nous enseignons les langues étrangères pour la rendre plus pertinente.
8. Les personnes multilingues sont-elles capables de faire preuve de leur maitrise de la langue dans tous les contextes linguistiques et dans toutes les langues ?
Non, mais de quoi avons-nous vraiment besoin, de maîtriser une langue ou de maîtriser la communication ? Ceux qui parlent plusieurs langues peuvent-ils être efficace dans des circonstances spécifiques sans maîtriser parfaitement la langue concernée ? Oui. Ils utiliseront leur connaissance de la langue pour communiquer dans une situation donnée. Ils pourront se servir de leur connaissance d'autres langues appartenant à la même famille linguistique pour déceler le sens et comprendre le contexte. Ils utiliseront des expressions faciales, des gestes - tout cela fait partie du répertoire qui nous sert à communiquer. Vont-ils faire des erreurs grammaticales ? Probablement. Est-ce la fin du monde ? Absolument pas ! Par contre, si un individu multilingue réalise qu'il a besoin d’améliorer son niveau pour utiliser correctement une langue dans un contexte particulier, il fera ce qu’il faut : il prendra des cours, cherchera des mots dans les dictionnaires ou en ligne, trouvera des partenaires sur le sujet concerné, et lentement mais sûrement, il améliorera sa maîtrise de la langue. Le problème c’est que les personnes monolingues ne sont pas très tolérantes vis-à-vis des personnes qui n’ont pas exactement le même accent qu’eux et leurs commentaires sur ce qu’ils perçoivent comme un manque de maîtrise peuvent être blessants.
Lire la version originale en espagnol.
Références
Cenoz, J. 2013. Defining Multilingualism. Annual Review of Applied Linguistics, 33, 3-18.
Weinrich, U. 1953. Language in Contact, New York, Linguistic Circle of New York.